jeudi, juin 21, 2018

Est-ce une perte ou une opportunité pour Haïti que la jeunesse part?

On ne compte plus le nombre de jeunes Haïtiens, pour la plupart qualifiés, qui quittent le pays ces derniers mois. Un message du diplomate Fernando Estimé sur son compte Facebook résume bien l’état de la situation : « En moyenne, 500 Haïtiens s’envolent vers le Chili chaque jour avec au minimum 1 000 dollars américains comme argent de poche, après avoir payé 1 200 dollars pour le billet d’avion. Cela fait environ 1,1 million de dollars américains par jour.»

 

Sur une année, cela fait un montant énorme. Ils ne vont pas seulement au Chili, mais aussi en République dominicaine, au Brésil, au Canada, aux États-Unis et aux Antilles. Il se pose alors une question fondamentale : est-ce une énorme perte ou une opportunité pour le pays que les jeunes gens partent? Une analyse coût/bénéfice pourrait aider à y trouver des éléments de réponse.

 

En économie, l’analyse coût/bénéfice consiste à soustraire la valeur de l’ensemble des coûts des avantages (ou bénéfices) d’un projet ou d’un phénomène économique pour en déterminer sa rentabilité. Si la valeur financière des avantages excède celle des coûts, on dit que le projet est rentable financièrement. Mais, on peut regarder également la rentabilité sociale en comparant les coûts et les avantages sociaux en tenant compte des externalités négatives et positives du projet sur la société.

 

L’externalité désigne le fait que l’activité de production ou de consommation d’un agent affecte le bien-être d’un autre sans qu’aucun des deux reçoive ou paye une compensation pour cet effet. La prise en compte de l’externalité dans l’analyse coût/bénéfice fait une énorme différence. Par exemple, le commerce de jus en bouteille de plastique peut être très rentable financièrement pour un entrepreneur privé; mais quand on regarde l’effet désastreux de ces bouteilles sur les canaux d’irrigation, on se rend compte qu’il ne saurait être rentable socialement.

 

Essayons d’abord de regarder les avantages. En général, si les jeunes Haïtiens arrivent à bien s’intégrer au pays d’accueil, l’émigration permet aux jeunes gens de mieux développer leurs capacités et leurs talents. Cela peut être une simple perception ou une croyance, voire un leurre. Mais dans l’ensemble, ils perçoivent actuellement plus d’opportunités ailleurs qu’en Haïti. L’émigration est alors perçue globalement comme une réussite individuelle. Les émigrants pourront ensuite partager leurs connaissances et leurs expériences avec les nationaux si l’occasion se présente. Les économistes parlent de transfert de connaissances et de technologies pour identifier ce phénomène de partage.

 

Et enfin, l’avantage le plus connu : ils transfèrent des devises en Haïti. Le Chili occupe déjà une place enviable dans le classement des pays qui envoient des fonds en Haïti. En 2017, l’ensemble des transferts de la diaspora haïtienne a totalisé 2,5 milliards de dollars américains. Ce sont ces transferts sans contrepartie qui maintiennent l’économie haïtienne sous une forme de respiration artificielle.

 

Quant aux coûts, le départ massif des jeunes personnes représente une diminution de la main-d’œuvre qualifiée du pays qui pourrait être utilisée dans le processus de production nationale. À long terme, cette fuite de cerveaux peut bien nuire au processus de développement national. Comment peut-on planifier le développement du pays si l’une des ressources les plus importantes à cette fin ne rêve que de partir? Une bonne partie du montant investi dans la formation de ces jeunes gens est partie en fumée. Sans oublier les coûts du voyage mentionné par M. Estimé.

 

Ces deux étapes consistant à identifier les avantages et les coûts paraissent assez simples. Pourtant, y mettre des montants monétaires demeure un exercice assez délicat. La plus grande subtilité de l’analyse coût/bénéfice réside dans l’évaluation des coûts d’opportunité, c’est-à-dire la valeur des autres actions, décisions ou opportunités auxquelles la jeunesse renonce en quittant le pays. Ces valeurs doivent être ajoutées aux coûts mentionnés précédemment. Le coût d’opportunité amène à poser la question suivante : les jeunes gens émigrants auraient contribué à quoi en restant au pays ? Ils auraient réalisé quoi durant leur vie s’ils ne partaient pas?

 

Ces Haïtiens qui rayonnent à l’étranger

 

On peut citer les exemples de Michaëlle Jean, de Samuel Pierre, de Dany Laferrière, de Wyclef Jean et de bien d’autres compatriotes qui arrivent à exploiter leurs talents de façon exponentielle à l’extérieur. Samuel Pierre est une sommité internationale dans le domaine des systèmes de télécommunications, des réseaux de télécommunications, des télécommunications mobiles et personnelles ainsi que des systèmes de télécommunications sans-fil. Professeur titulaire au département de génie informatique et génie logiciel à l’École polytechnique de Montréal, il a déjà dirigé au moins 29 thèses de doctorat et 94 mémoires de maîtrise. Il a déjà récolté plus d’une dizaine de prix internationaux prestigieux.

 

Lors de la remise d’un doctorat Honoris Causa à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), la rectrice de l’UQTR qui avait rencontré Samuel Pierre pour la première fois en Haïti a été plus qu’élogieuse à son égard. « Nous rendons hommage à un homme d’une grande envergure intellectuelle, un homme dont la notoriété est fermement établie dans son champ d’expertise. Un homme également doté d’une vision humaniste, qu’il démontre admirablement par l’empathie qui guide ses actions pour améliorer le sort de son prochain », avait indiqué Mme Nadia Ghazzali. « Sans interruption depuis 1988, il obtient plus de 11 millions de dollars canadiens de subventions individuelles et autant comme membre d’équipe de recherche », avait-elle poursuivi.

 

Samuel Pierre est reconnu par la communauté scientifique comme un éminent spécialiste des réseaux de communications câblés et sans-fil, de l’informatique mobile et du téléapprentissage. La rectrice de l’UQTR en donnait quelques raisons : sa production scientifique impressionnante avec plus de 500 publications et communications, plusieurs comités éditoriaux de revues scientifiques sollicitent son expertise, tout comme de prestigieux organismes nationaux et internationaux, sans oublier sa participation à de nombreuses missions de coopération internationale en tant qu’expert en technologies. L’apport indispensable de Samuel Pierre au développement de la formation et à la promotion de la relève scientifique a également été souligné.

 

Quel serait le profil du professeur Samuel Pierre s’il n’avait pas quitté le pays à un certain moment ? La même question se pose pour Michaëlle Jean, Dany Laferrière, Wyclef Jean et tant d’autres. Il demeure évident qu’ils n’auraient pas pu briller autant. Qu’ont-ils donné en retour au pays comme une sorte de rendement sur investissement ?

 

Le professeur Samuel Pierre a déjà ouvert un centre universitaire à Port-au-Prince, l’Institut des sciences, des technologies et des études avancées d’Haïti (ISTEAH), où des éminents professeurs du monde entier enseignent par vidéoconférence. Il met actuellement en œuvre un projet de grande envergure dénommé Pole d’innovation du grand Nord (PiGRAN) à Génipaillier, troisième section de la commune de Milot, dans le département du Nord. Et depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, le professeur Pierre a mobilisé une grande force intellectuelle et économique de la diaspora haïtienne autour du Groupe de réflexion et d’action pour une Haïti nouvelle (GRAHN). Le PiGRAN et l’ISTEAH sont les produits du GRAHN qui publie également une revue thématique dénommée Haïti perspectives.

 

Et participent au développement national

 

Les retombées du succès de Samuel Pierre pour Haïti sont donc énormes. Cela témoigne du fait qu’un Haïtien de l’extérieur peut grandement contribuer au développement du pays natal. Pouvait-il aider davantage s’il n’avait pas laissé le pays? Absolument pas ! À vrai dire, il s’agit d’un cas extrême. Tous les Haïtiens de l’extérieur ne réussissent pas autant. Mais le jeune qui va au Chili ou ailleurs a une probabilité plus élevée de trouver un emploi afin d’aider sa famille, et conséquemment son pays.

 

En quoi est-ce que le départ de Samuel Pierre nuit-il au pays ? On ne voit pas trop. Il peut en être de même des autres jeunes personnes qui laissent le pays. Il existe probablement d’autres compétences capables de les remplacer convenablement. Si les jeunes gens qui partent n’auraient pas pris part activement au processus de production nationale et n’auraient pas été utilisés adéquatement, le pays ne perd rien à les laisser partir. Au contraire, il s’agit d’une opportunité pour Haïti. S’ils auraient été utilisés mais peuvent être remplacés aisément par d’autres compétences, il s’agit là aussi d’une opportunité pour le pays. Comme une sorte de promotion. Le jeune qui part et qui est bien intégré est promu à une meilleure carrière et un emploi vient d’être créé pour un autre. Sans que l’on ait à cribler de balles la maison du détenteur du poste.

 

En fin de compte, pour un pays à un taux de chômage si élevé, le déplacement de cerveaux peut être une source d’opportunités, voire une exportation de main-d’œuvre qualifiée. L’Inde a exporté beaucoup d’ingénieurs au reste du monde. La Chine lui a fourni beaucoup d’ouvriers. Aujourd’hui, les travailleurs chinois qualifiés retournent chez eux.

 

Dans un texte publié au journal Le Nouvelliste le 1er août 2017 (1), le Dr Fritz Dorvilier a défendu, sans ambages, l’émigration des jeunes Haïtiens vers l’Amérique latine comme une opportunité pour ces jeunes personnes et pour le pays. Il a même « conseillé aux têtus dirigeants haïtiens de favoriser le départ vers des pays étrangers développés d’une importante quantité de la population haïtienne. […] Parce que, à l’instar des pays sous-développés ayant une structure démo-économique caractérisée par le surpeuplement et un fort taux de chômage, Haïti doit être plus enclin à encourager l’émigration d’un nombre significatif de sa population ».

 

De toute façon, il devient très difficile d’empêcher la jeunesse de partir. Les dirigeants doivent plutôt mettre l’accent sur l’intégration des membres de la diaspora qui veulent revenir à tous les niveaux de la vie nationale. Il n’existe pas de rationalité économique à vouloir garder un jeune Haïtien au chômage en Haïti s’il peut travailler et exploiter efficacement ses potentialités ailleurs. À l’inverse, ceux qui sont à l’étranger doivent pouvoir retourner travailler et/ou investir comme bon leur semble dans leur pays natal. Il faut voir le reste du monde comme de vastes marchés, à commencer par le marché du travail.

 

Les footballeurs sud-américains vont travailler (jouer au foot) en Europe. Ils adoptent pour la plupart la nationalité de leur pays de travail. Puis, ils reviennent faire avancer leurs pays natal en jouant pour leur sélection nationale mais aussi en investissant chez eux. Certains participent normalement aux élections comme Romário de Souza Faria au Brésil. Sans oublier le Franco-Libérien George Weah, l’actuel président du Liberia.

 

Plus le pays progressera sur la voie du développement, moins le besoin d’émigrer se fera sentir chez la jeunesse. Très peu de Norvégiens sont intéressés à émigrer aux États-Unis comme le souhaite l’actuel président américain. Le progrès économique est la seule solution viable à la fuite des jeunes Haïtiens. Le seul handicap, c’est qu’il revient aux jeunes gens d’amorcer ce processus de développement.

 

source le nouvelliste[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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