mercredi, décembre 12, 2018

A l’issue de retrouvailles historiques, vendredi 27 avril, le dirigeant nord-coréen, Kim Jong-un, et son homologue du Sud, Moon Jae-in, ont publié une déclaration commune dans laquelle ils s’engagent à une « dénucléarisation complète de la péninsule » et conviennent de cesser toute activité hostile. Chef adjoint du service International du Monde, spécialiste de l’Asie, Harold Thibault a répondu aux questions d’internautes sur le sommet entre les deux Corées.

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XL : Quelles raisons peuvent expliquer un revirement à 90° de la Corée du Nord ? Un abandon du nucléaire militaire qui serait trop onéreux ou trop technique ? Des compensations financières étrangères ?

Harold Thibault : D’abord, pour parler d’un revirement à 90 degrés, il faudrait être certain qu’il y a bien abandon du nucléaire. Pour l’instant, et y compris lors du sommet du vendredi 27 avril, Kim Jong-un a dit qu’il était pour la dénucléarisation de la péninsule, mais il n’a pas donné de calendrier ni de détails. Il est possible qu’il envisage de renoncer à son arsenal, mais il est tout aussi envisageable, diront les sceptiques, qu’il cherche à gagner quelques années, et un allégement des sanctions, sans renoncer à l’ensemble de sa force nucléaire. Pour l’instant, on ne sait pas.

Cela dit, plusieurs raisons pourraient l’avoir convaincu de changer de trajectoire. D’abord, avec les menaces du président américain, Donald Trump, et son entourage de faucons, l’hypothèse de frappes préventives n’était plus totalement exclue — or, la priorité de M. Kim est la survie de son régime. Ensuite, les sanctions commencent à peser sur la vie des Nord-Coréens, ou du moins freinent le développement du pays. Or, Kim Jong-un poursuit une politique dite « ligne byungjin », le développement de la dissuasion nucléaire et de l’économie. Ce deuxième objectif s’est trouvé lourdement affecté par le premier.

wawa : Quelle est la réaction de chaque côté de l’opinion publique ? Défiance, euphorie, attentisme ?

Harold Thibault : On ne sait pas à quel point la population nord-coréenne a été informée de la rencontre pour l’heure. Elle n’a pas été mentionnée dans la journée à la télévision d’Etat — qui diffuse souvent ces nouvelles à retardement, pour être certaine de contrôler le message, en opposition à l’instantanéité du direct. Mais la population du Nord a l’espoir de l’ouverture. Les Nord-Coréens, quand ils en ont l’occasion, posent beaucoup de questions sur le monde extérieur. Ils voudraient voir ce « mur » de la fermeture tomber comme celui de Berlin. Pour ça, l’apaisement est vu en Corée du Nord d’un œil positif par la population.

Mais la grande question est celle de la bombe. C’est un réel élément de fierté : le Sud, qui est riche, ne l’a pas ; le Nord est parvenu à ce symbole d’autonomie. Alors, comment expliquer le démantèlement du programme nucléaire s’il devait avoir lieu ? Même si la population serait ravie de la levée des sanctions. S’agissant du Sud, on décrit une certaine euphorie à Séoul : il y a encore quelques mois, les Sud-Coréens s’inquiétaient réellement des tensions entre MM. Trump et Kim, qui semblaient tous deux jouer dangereusement avec la sécurité des Sud-Coréens. Aujourd’hui, on parle de paix, d’une paix potentiellement durable, signée peut-être bientôt par Kim Jong-un et par Donald Trump. Il y a de quoi se réjouir.

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Benjamin : Les deux dirigeants des Corées ont-ils les moyens de parvenir seuls, sans leurs alliés étrangers, à la réunification ?

Harold Thibault : Je ne crois pas que la réunification soit un de leurs objectifs, même si elle est évoquée, désormais plus comme une aspiration à terme. D’abord, s’il y avait réunification, ce serait sur le modèle du Sud — on ne voit pas la onzième économie mondiale se convertir au stalinisme. Ça se ferait par une intégration du Nord au système politique et économique du Sud — donc la disparition du régime du Nord, du pouvoir de Kim Jong-un. La fermeture et la bombe sont les garanties pour M. Kim que ça n’advienne pas.

Quant au Sud, la nouvelle génération ne veut pas pour le moment de réunification : ce serait coûteux — l’écart de richesse est bien plus fort qu’il ne l’était entre Allemagnes de l’Ouest et de l’Est — et ça ne lui semble pas à l’ordre du jour. Au contraire, on peut imaginer que ce que M. Kim demande aux Etats-Unis et au Sud, c’est la fin de l’hostilité à l’existence de son régime. Pour ce qui est de leurs alliés, la Chine verrait d’un mauvais œil une réunification sur le modèle du Sud, très proche allié des Etats-Unis : elle signifierait d’abord la présence de troupes américaines à sa frontière avec la péninsule coréenne.

image: http://img.lemde.fr/2018/04/27/0/0/3500/1387/534/0/60/0/53ae14a_SUM270_NORTHKOREA-SOUTHKOREA-SUMMIT_0427_11.JPGLe président sud-coréen, Moon Jae-in, et son homologue, Kim Jong-un, à Panmunjom, le 27 avril.

Biniou13 : Ce réchauffement des relations entre les deux pays n’est-il pas, outre un succès pour les deux dirigeants, une belle victoire sur le plan international pour Donald Trump ?

Harold Thibault : C’est l’ironie de cette baisse des tensions dans la péninsule : à l’automne 2017, Donald Trump tweetait que le président sud-coréen perdait son temps à tendre la main à Kim Jong-un. Mais si le sommet qui doit être organisé fin mai-début juin entre M. Trump et Kim Jong-un est un succès, nul doute que M. Trump se targuera d’une belle victoire diplomatique. C’est intelligent de la part du président sud-coréen, Moon Jae-in : il peut apporter un succès à M. Trump, et se pose comme un messager entre les deux — il sait qu’il n’y aura pas d’avancée si le président américain n’y trouve pas son compte en termes de communication politique.

La question, c’est aussi celle des sanctions qui ont été renforcées sous M. Trump. Elles font souffrir la population, et le président russe, Vladimir Poutine, a dit que les Nord-Coréens seraient prêts à « manger du gazon » plutôt que de renoncer. Mais si M. Kim veut être celui qui aura apporté le bien-être à sa population, qui ne veut plus connaître la famine subie au début des années 2000 sous son père, il faut aussi adapter sa politique.

Joy : De quels moyens dispose la Corée du Sud, ou ses alliés, pour s’assurer de la dénucléarisation du Nord ?

Harold Thibault : C’est une vraie problématique. En mai ou juin, lors du sommet Trump-Kim, les Etats-Unis voudront un engagement bien plus précis et un calendrier de démantèlement. Pour les Etats-Unis, ce doit être « complet, vérifiable, irréversible ». Tout dépend du bon vouloir de la Corée du Nord : ouverture de l’accès aux sites, etc.

Cette fois, l’approche des Etats-Unis, où la discussion sera pilotée par des durs — John Bolton, conseiller à la sécurité, Mike Pompeo, secrétaire d’Etat —, sera de demander des preuves rapides. Ils feront une offre à prendre ou à laisser, avec à la clé la réintégration au monde extérieur. Donc, si les Américains ne sont pas satisfaits rapidement, une nouvelle crise se présentera aussi assez vite. Il y a une grande difficulté à établir la confiance entre deux pays hostiles, les Etats-Unis et la Corée du Nord.

La tentation est vive de conserver des armes au cas où la partie américaine se montrerait plus agressive. D’autant que M. Trump menace régulièrement de déchirer l’accord avec l’Iran — mais demande à M. Kim d’abandonner ce qu’il considère comme la garantie de sa survie.

jfd : Comment comprenez-vous l’attitude de la Chine ?

Harold Thibault : Pour Pékin, la Corée du Nord est un levier dans sa relation complexe — commerciale, militaire, diplomatique — avec les Etats-Unis : c’est la Chine qui a la main sur l’application des sanctions puisque c’est avec elle que Pyongyang fait l’essentiel de son commerce extérieur. Voir les Etats-Unis et la Corée du Nord se rapprocher rapidement — si vraiment ce processus aboutit —, c’est le risque pour Pékin d’être court-circuité, et pour Xi Jinping d’être laissé à la marge.

En même temps, la Chine demande constamment la retombée des tensions, la fin de la course nucléaire du Nord, cet apaisement est donc positif de ce point de vue. Elle s’agace de devoir protéger la Corée du Nord et ses provocations à l’heure de sa propre ascension sur la scène internationale. Ça ne donne pas l’image de puissance responsable qu’elle revendique — donc, il y a un progrès de ce point de vue.

D’autant qu’il y a une question de politique intérieure chinoise : le gouvernement doit protéger Pyongyang, allié historique, face aux Etats-Unis. Mais l’opinion chinoise trouve que le régime nord-coréen est absurde et totalitaire. Elle préférerait voir ce voisin se « normaliser ». Kim Jong-un s’est rendu à Pékin avant le sommet intercoréen et la rencontre à venir avec M. Trump, ce qui montre que Pyongyang est conscient qu’il faut ménager ce voisin dans le processus — même si la Corée du Nord et la Chine, loin d’être « amies », se méfient fortement l’une de l’autre.

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