Le contraste est éclatant. Les cotillons à Jérusalem, transformé en Disneyland trumpiste à l’occasion du déménagement, plus symbolique que pratique, de l’ambassade américaine dans la Ville sainte. A Gaza, les barbelés, les snipers et le sang.

De Washington, Trump n’a vu qu’un «grand jour pour Israël». Benyamin Nétanyahou, lui, évoquait «une journée glorieuse». Mais pour l’Autorité palestinienne, c’est un «terrible massacre». A la frontière de l’enclave, au moins 55 Gazaouis (1) – dont huit enfants de moins de 16 ans, selon l’ambassadeur palestinien à l’ONU, Riyad Mansour – ont péri sous les balles des snipers israéliens, alors qu’au moins 40 000 Palestiniens s’étaient massés le long de la clôture israélienne, pour la septième semaine de la «Marche du retour». Le ministère de la Santé de Gaza évoque plus de «1 204 blessés par balle». Il s’agit de la journée la plus sanglante à Gaza depuis la fin de la guerre de 2014, venant s’ajouter à la cinquantaine de morts, vingtaine d’amputés et centaines de blessés par balle comptabilisés depuis le début du mouvement. La tragédie était attendue par tous les acteurs – de Tsahal au Hamas -, chacun se retranchant derrière ses mortifères représentations historiques, présupposés idéologiques et obsessions sécuritaires.

A lire aussi «Israël est obligé de vendre une situation de péril sécuritaire qui n’existe pas»

«Mensonge»

Deux planètes à 90 kilomètres l’une de l’autre. Sur la première, en plein «no man’s land» jérusalémite, un car aux décorations flambant neuves «Trump est l’ami de Sion» soulève la poussière d’une colline râpée, puis déverse une poignée d’évangéliques, le public pour lequel Trump a allumé la mèche. Ici s’élève le bâtiment consulaire, rebaptisé «ambassade». On se croirait à un meeting de la dernière présidentielle américaine. Trois «blogueurs conservateurs» au mètre carré, casquette écarlate «MAGA» (Make America Great Again) sur le crâne font la «fête», faute d’invitations pour la cérémonie officielle.

Forte de ses 150 000 abonnés sur Twitter, Laura Loomer est venue «en tant qu’Américaine et en tant que juive». Benyamin Nétanyahou et Donald Trump seraient les «seuls vrais leaders d’aujourd’hui, qui osent faire ce qui est juste, contre le politiquement correct, les démocrates et les islamistes».

A deux pas, un polémiste éructe qu’Israël ne devrait pas être trop obsédé par son «caractère démocratique». Un Etat palestinien ? «Même eux savent qu’ils vivent mieux sous occupation israélienne [en Cisjordanie] qu’à Gaza…» Ari Fuld, un colon américano-israélien, hausse les épaules quand on évoque les protestations monstres dans l’enclave sous blocus : «Ils disent qu’aujourd’hui est un jour de colère, mais hier, c’était quoi, la journée de l’amour ?» Les tsitsit dépassent de sa chemise à carreaux sur son jean, il en rajoute une couche. «Trump a choisi la vérité contre la diplomatie. Je comprends que les Arabes soient fous de rage : il a fait éclater leur mensonge. Jérusalem n’a jamais été, et ne sera jamais, une ville arabe.»

«Honteuse célébration»

Si le coup a été porté à Jérusalem, la douleur a été ressentie le plus vivement à Gaza, exsangue et «invivable d’ici 2020» selon l’ONU. Plus de 70 % de la population est considérée comme «réfugiée», c’est-à-dire descendante des Palestiniens expulsés de leurs terres en 1948, lors de la guerre d’indépendance israélienne. Cette catastrophe originelle a un nom en arabe, la Nakba, et sa commémoration tombe chaque année le 15 mai. Alors que les Israéliens, suivant le calendrier hébraïque, célèbrent la création de leur Etat en avril.

Le calendrier de l’administration américaine, à dessein ou par inculture, a ajouté du sel sur la plaie. «A quoi pensaient [David] Friedman [l’ambassadeur américain, ndlr] et [Jason] Greenblatt [l’émissaire de Trump au Moyen-Orient] en choisissant l’anniversaire de la Nakba pour leur honteuse célébration de haine ?» s’est indigné Ahmad Tibi, chef de file des députés arabes à la Knesset, alors que le morbide bilan à Gaza augmentait de manière affolante – 37 morts avant 16 heures, horaire du début de la cérémonie protocolaire à Jérusalem.

Vendredi dernier, les rassemblements à la frontière avaient peu mobilisé, marqués par la bataille des cerfs-volants palestiniens enflammés contre les drones israéliens cherchant à en ciseler les fils. Confrontation absurde. Mais dans les têtes, de chaque côté, les 14 et 15 mai s’annonçaient funestes.

Sans le revendiquer ouvertement, le Hamas s’est approprié le mouvement pacifique des débuts, placé sous l’égide de Gandhi et Martin Luther King. Au fil des semaines, ses leaders ont fait du franchissement en masse de la frontière un but ultime, une réponse au blocus israélo-égyptien en place depuis leur prise du pouvoir en 2007. «Mieux vaut faire tomber les murs de la prison que mourir à petit feu», déclarait jeudi Yahya Sinwar, le chef du Hamas à Gaza, à l’occasion d’une conférence de presse inédite.

Ce week-end, l’Egypte a tenté de monnayer pour le compte d’Israël non pas l’annulation, mais a minima le musellement du mouvement, en échange d’une série d’offres humanitaires (réouverture du point de passage de Rafah vers l’Egypte, extension de la zone de pêche, convois de médicaments, etc.). Le Hamas a visiblement refusé l’offre. Dimanche, une vidéo attribuée au mouvement islamiste menaçait en hébreu les habitants des kibboutz longeant la frontière, les exhortant à quitter leurs maisons ou finir «noyés dans le sang». A l’aube, les drones de Tsahal avaient mis le feu aux tentes près de la frontière et largué des tracts implorant les Gazaouis de «ne pas se laisser cyniquement manipuler par le Hamas» en cherchant à passer les barbelés. Ignorant la complexité de la foule, Tsahal se refuse à faire le tri des manifestants, vus uniquement comme des «émeutiers» aux mains du Hamas, qui «mène une opération terroriste sous la couverture des masses réunies». Et Nétanyahou de justifier sur Twitter l’action de son armée : «Le Hamas a clairement fait savoir son intention de détruire Israël en envoyant des milliers de personnes à la frontière. Nous continuerons à agir résolument pour défendre notre souveraineté et nos citoyens.» «L’armée a assez de balles pour eux tous», a lâché lundi matin à la radio le député Avi Dichter, ancien chef du Shabak (sécurité intérieure). Yehuda Shaul, le fondateur de Breaking the Silence, groupe de vétérans anti-occupation, en a le souffle coupé : «La tragédie était dans l’approche, depuis le début. Utiliser des snipers face à des manifestants sans armes… Le fusil de précision, c’est l’arme pour assassiner l’ennemi, pas pour réguler une manifestation !»

«Lignes rouges»

Depuis des semaines, cet «usage disproportionné de la force» est condamné par le représentant des Nations unies dans la région, Nikolaï Mladenov, ainsi que par les ONG, Amnesty International évoquant des «crimes de guerre». Pour Shaul, «l’armée n’est jamais tombée aussi bas. Les lignes rouges ont déjà été dépassées lors de guerres, mais là, c’est la politique de l’état-major. La faute morale d’hier est la norme d’aujourd’hui.» Il y a peu, l’éditorialiste de Haaretz Gideon Levy écrivait que tuer des Gazaouis était devenu «plus acceptable qu’écraser des moustiques».

A Jérusalem, devant 800 VIP, le sulfureux pasteur messianique Robert Jeffress psalmodie : «Trump est non seulement du bon côté de l’histoire, mais du bon côté de Dieu», avant de prier pour la «paix de Jérusalem». A la tribune, peu après le lever de rideau du nouveau sceau de l’ambassade par Ivanka Trump, Jared Kushner, le gendre présidentiel chargé de concocter le «deal du siècle», assurait que «la paix est à notre portée…» reprenant «l’espoir» de Donald Trump dans une vidéo diffusée peu avant. Trump et Nétanyahou n’en démordent pas : le déménagement de l’ambassade américaine, une pure opération de communication, devait faire avancer la paix. Une dissonance inouïe, renforcée dans la soirée par une déclaration d’un porte-parole de la Maison Blanche selon lequel «la responsabilité de ces morts tragiques repose entièrement sur le Hamas».

(1) 55 morts : dernier bilan livré lundi en fin de journée par le ministère de la Santé gazaoui, qui dénombrait par ailleurs 2 400 blessés (article mis à jour à 22h30).

Guillaume Gendron Envoyé spécial à Jérusalem